Il y a beaucoup de points communs entre Paris et Bordeaux.

Un que j’apprécie particulièrement, c’est le mois d’août. Les Parisiens tout comme les Bordelais désertent leurs rues et libèrent les espaces urbains de leur stress inutile et de leur brasse vaine. La ville est alors à nous.

La rue Notre Dame dans le quartier des Chartrons prend des airs de western : on entend siffler les antiquaires avant une ultime mise à mort. Les Quinconces ont été libérées de la Foire, du Cirque et de la fan zone et ses débris d’Heineken. Même la rue Sainte Catherine, débarrassée des soldes, se laisse aller à une douce torpeur. Il fait 38 degrés, l’Espagne est là.

Je promène notre fils jusqu’au miroir d’eau pour qu’il prenne un peu le frais avec ses petits pieds à l’air déjà grands. Comme à son habitude, il fait une fixette sur les pigeons qui s’amassent autour d’un choco-BN abandonné. Puis nous observons tous les deux la foule venue s’amasser là avec le même objectif que nous : s’offrir l’illusion de la plage en plein centre ville. Les enfants hurlent de joie quand vient la brume, éclaboussent leurs parents quand vient le centimètre d’eau sur leurs pieds. Les adultes s’embrassent, se prennent en photo, certains dansent, d’autres la jouent à l’italienne et font des allers-retours en refaisant leur monde les pieds dans l’eau. Ça paraît pourtant simple d’être en paix n’est-ce pas ?

Le mois d’août semble avoir gagné les réseaux sociaux également.

On y voit des plages de rêve dans les Pouilles, des pieds nus au bord d’une piscine, des enfants heureux sur une air d’autoroute dans la direction des vacances, un livre ouvert sur une page exhortant à la paresse… Finis les partages d’articles de Valeurs Actuelles VS les articles de Libération ! Finis les commentaires bovins sur la peur du grand remplacement ou les indignations sélectives ! En vacances les enquêteurs du dimanche qui savent mieux que quiconque qui est à l’origine de tel ou tel attentat ! À la plage les experts improvisés en géopolitique du Moyen-Orient ou du droit des femmes ! Sur les réseaux sociaux, au mois d’août, vous fermez vos gueules, vous mettez en sourdine votre liberté d’expression chèrement gagnée et, croyez-moi, ça fait du bien.

Au mois d’août à Bordeaux, on n’entend plus parler de Juppé et encore moins des autres.

Vaguement, nous vient l’écho de cette histoire de burkini. Dans les rues de Bordeaux et même sur ses plages, nous savons que cela fait peur aux Français du Nord et du Sud-Est. Nous les regardons avec de plus en plus de distance et d’étrangeté. Sommes-nous comme eux ? Qu’est-ce qui nous unit encore à ces « compatriotes » ? Chacun dans sa bulle ? Nous, les « bobos », eux  les « beaufs » ? A Bordeaux, au mois d’août, il n’y a pas besoin de burkini, ni sur les corps ni dans les esprits : ça paraît pourtant simple d’être en paix n’est-ce pas ?

Et puis ce panneau non loin du restaurant l’Entrecôte : « Voyagez dans les années 30 ».

La Belle époque - Bordeaux

Nous y sommes. C’était beau les années 30. Les congés payés, les années folles, le calme avant la tempête : comme si nos ancêtres avaient l’intuition de la catastrophe à venir, que c’était maintenant irrémédiable et qu’il fallait en profiter.

Je rêve de zombies à peu près toutes les nuits.

Souvent ça commence par un coup de feu dans la rue, puis ils sont dans notre cuisine et nous devons nous réfugier dans le grenier en espérant que ça passe. Qui sont les zombies ? Les cagolles du Sud-Est qui crachent pour exprimer leur colère ? Les fondamentalistes qui se cachent derrière un bout de tissu pour exister ? Les frustrés en tout genre qui s’épuisent à étaler leur culture sur les réseaux sociaux pour soutenir des raisonnements abscons, interminables et virtuels au nom du droit et/ou du devoir de débattre ? Dans mes rêves comme dans les films je me débarrasse des zombies à coup de batte de baseball. Quand je discute avec mes contemporains parce que la sociabilité l’oblige, je voudrais aussi finir ces conversations à coup de crosse dans le visage, tellement la bêtise est têtue.

Ça paraît pourtant simple d’être en paix n’est-ce pas ?

Il paraît que le silence est en voie de disparition sur notre planète. Avec notre fils, nous écoutons les murmures du miroir d’eau à Bordeaux, en silence. Des rires, les cris des jeux d’enfant, une mère inquiète, un spectacle de rue. Son silence à lui est merveilleux : il découvre la joie et semble impatient de pouvoir en faire autant du haut de ses 70 cm. Il ne devra jamais savoir ce qu’on peut faire avec une batte de baseball à part renvoyer une balle en cuir, très loin.

Sur les bords du miroir d’eau, mon silence est synonyme d’apaisement. J’ai rangé mes mauvais rêves et mes idées noires. A Bordeaux nous ne voulons que des rires et les cris des jeux de nos enfants et puis aussi un petit d’Espagne dans l’air, tant qu’on y est. Pour tout le reste, foutez-nous la paix !

Miroir d'eau - Bordeaux

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