La semaine dernière il a fait chaud. Très chaud.

Et comme toujours, lorsque la météo est clémente, je suis pris par un vieux réflexe pavlovien : il faut que je sorte profiter du soleil, « tu ne vas pas rester enfermé alors qu’il fait si beau dehors ? ». Oui, maman.

Nous sommes le 14 avril et tout a commencé à cause d’une buse.

Oui, une buse, le rapace, le truc qui ressemble à un aigle en plus petit et moins joli et que j’étais habitué à voir sur les routes du Lot-et-Garonne. Ça fait plusieurs jours que j’en aperçois dans le ciel des Chartrons et que je me pose cette question : « Mais que font ces buses dans le centre de la mégalopole mondiale de Bordeaux ? ». Chassent-elles les pigeons ? Ou le scorpion chartronnais ?

Lors de cette magnifique fin d’après-midi, j’aperçois un spécimen en vol stationnaire au-dessus de la Garonne. Ça n’a à priori aucun sens : la buse ne chasse pas l’esturgeon (du moins pas que je sache). Se prend-elle pour une mouette ? Possible. Je décide de la suivre et mes pas d’ornithologue amateur me poussent jusqu’au Pont Chaban-Delmas. Et là je comprends. Une deuxième buse vole un peu plus haut au-dessus d’elle. C’est une parade nuptiale. C’est le printemps. Heureux de constater que les buses et les joggeuses synchronisent leur pas, je poursuis ma balade vers son but premier : Bacalan.

Bacalan

Tu croyais vraiment que j’allais mettre des photos de joggeuses bordelaises ?

Pour les futurs Bordelais (oui parce que dans la vie, tu vois, il y a deux catégories de gens : les Bordelais et les futurs Bordelais), Bacalan est une ville dans la ville située au nord de Bordeaux. C’est l’ancien quartier des marins, des ouvriers, des chasseurs de morue, tout près des Bassins à Flot, le port de Bordeaux. Et en ce moment, ils réhabilitent, ils font plein de travaux. On aime ou pas, je n’en sais rien, je suis ici que depuis trop peu de temps. Il n’empêche que j’adore cet endroit.

Bacalan

Bacalan

Bacalan

J’hésite. Je me dis que finalement ce serait bien de prendre le bateau de la TBC (THE BatCUB, ouais, ouais) et d’aller faire un tour à Lormont bas. Me la jouer marin quoi, passer sous le Pont Chaban-Delmas, tu vois le genre, et hurler « I am the king of the Bordeaux » oui parce que Pourquoi Bordeaux, parce que Bordeaux c’est le monde. Bref. Et puis non.

Je vois un chemin. Une dizaine de gens qui sortent du Tram et qui prennent ce chemin. Tiens.

Pourtant il n’y a que des cailloux et un terrain vague. En fait, ils rentrent chez eux. Ce sont les nouveaux habitants de Bacalan, les pionniers de Bouygues, Eiffage et compagnie. Je les suis. Ils se réfugient tous dans leurs bâtiments flambant neufs avant de regagner leur terrasse. J’entends des bières qui s’ouvrent puis la « Camisa negra ». Je traverse un terrain vague. J’ai l’impression d’être dans les quartiers nord de Grenade. Impression confirmée quelques mètres plus loin lorsque j’aperçois un petit gitan, 11 ans tout au plus, balancer une carcasse de vélo violemment avant de rejoindre en riant son frère qui porte un rouleau d’isolant « trouvé » dans un des chantiers alentours. Et 10m plus loin, un couple de retraités rentre sa voiture péniblement dans le garage d’une maison bacalanaise encerclée par les immeubles flambants neufs. Nous sommes rue des Etrangers.

Bacalan

Bacalan

Et voilà la Base Sous-Marine, immense construction en béton réalisée par les Nazis lors de la Seconde Guerre Mondiale pour abriter leur sous-marin.

Ça fait des mois que je lui tourne autour en essayant de comprendre ce qu’il s’y fait, comment on y entre… etc. Je fais le tour par derrière, un grand tour et arrive enfin devant l’Ecole de cirque, l’entrée de la Base et… un étrange monument aux morts. Sur le monument aux morts, des drapeaux espagnols. Pardon. Des drapeaux de la II République espagnole, celle que Franco a renversée avec son coup d’Etat et une guerre sanglante.

Au milieu du bassin, une épave de navire habitée par des ours en peluche. Oui, des ours en peluche. Je repense à Paul Toupet. Vous ne le connaissez peut-être pas. C’est un artiste plasticien de Paris qui fait des sculptures de lapins. Ouais, des lapins cools. Lors d’une interview, il m’avait raconté un rêve qu’il avait fait étant petit : il transportait dans une arche des ours en peluche. Il les parquait dans son arche et ils s’envolaient tous dans les nuages. Je me suis dit, mince, son arche a échoué ici à Bordeaux. Elle est là, devant moi. Je me dis que finalement ce n’est pas si mal d’échouer à Bordeaux. 

Bacalan

Sur le monument aux morts, des drapeaux de la République espagnole et un groupe de vieux autour d’une table et d’un apéro.

Ils s’engueulent gentiment en parlant d’un certain Pablo Sanchez, il s’engueulent à l’espagnole quoi. Et puis je leur demande :

– Vous foutez quoi là en fait ?

– Nous sommes le 14 avril. Nous fêtons la proclamation de la II Republica espanola. Tu connais un peu l’histoire ?

Ben ouais j’ai passé deux ans à Grenade.

– Aaahh Grenade. Antonio Machado. No ! Lorca, Federico Garcia Lorca. A Lorca, lo mataron en Viznar.

Putain le choc. A Lorca, lo mataron en Viznar. Combien de fois j’ai entendu cette phrase de la bouche des Républicains, le regard dans le vide ? Cette espèce de blessure de l’histoire, cette insulte à l’intelligence qui te crache à la gueule, qui te laisse un goût amer et qui font comprendre à tous les Espagnols, dès le plus jeune âge que le mal et la mort sont en eux : ils sont capables de tuer un poète. Et puis le Pastis reprend vite le dessus.

– Et tu sais, je suis Catalan, je suis con hein, mais au moins nous, on le sait !

Eclat de rire. Le Catalan qui portait le drapeau républicain autour du cou repart dans sa Jaguar. Ils s’en vont tous en fait. Sauf un qui prend la peine de m’expliquer un peu le rollo. Il me raconte les réfugiés espagnols qui ont fuit la guerre civile et que l’on a parqués dans la Caserne Niel, tu sais, là où tu vas bruncher avec les hipsters, étrange retournement de l’Histoire n’est-ce pas ?

Les Nazis ensuite sont allés chercher cette main d’oeuvre malléable, qui parlait à peine le français, alors l’allemand, je t’en parle même pas, pour creuser les fondations de la Base Sous-Marine, une main-d’oeuvre qui ne comprenait pas quand, en allemand, on leur signalait que le béton allait être coulé. T’imagines la scène. Et ça faisait marrer Papa Schultz. Cette main-d’oeuvre est aujourd’hui figée dans les eaux des Bassins à Flot. Voilà pourquoi il y a ici un monument aux morts. C’était important surtout quand on sait que c’est un Espagnol qui a déminé le Pont de Pierre lors de la Libération de Bordeaux avant d’être lui-même abattu.

Bacalan

Bon, je finis par lui poser la question qui me brule les lèvres depuis un moment : qu’est-ce qu’il fait à Bordeaux, Pourquoi Bordeaux amigo ?

1956. Il est de Valence, hiver difficile, les oranges de la région en pâtissent. Son grand-père, agriculteur, serre les dents. Son père dans le bâtiment aussi parce que ses clients sont les mêmes agriculteurs qui serrent les dents et en plus, ils sont franquistes, et en plus ils lui doivent de l’argent, et en plus la Phalange (parti fasciste espagnol) s’en mêle. Ça pue. On se barre.

Il était gamin quand tout ça est arrivé. Mais pour qu’il me raconte cette histoire aujourd’hui avec autant de détails, on a du la lui répéter un sacré paquet de fois. Alors je vous passe les détails hein, vous ne m’en voudrez pas ? D’autant que notre amigo, il vient de Xàtiva. Ça ne te dit rien ? Moi non plus. Ah si, c’est la ville natale de la dynastie des Borgia. S’en suit un long exposé sur l’Inquisition, Caliste III, Alexandre VI, les juifs qui fuient au Portugal et puis… à Bordeaux.

– Tu vois, tout le monde bouge tout le temps. Tunis n’aurait jamais été ce qu’elle est sans les Juifs espagnols qui ont fuit l’Inquisition au XVème siècle. Nous sommes des Hommes et ces petites choses là, ça reste, ça se transmet. C’est pour ça qu’il ne faut pas oublier. Il faut être intègre tout en respectant l’autre et ses croyances et se faire respecter. C’est une question d’équilibre. Tu vois le mec, le cabrón franquiste qui devait de l’argent à mon père : on ne l’a pas oublié (il rit). Et c’est pour ça qu’on est là aujourd’hui. Pour ne pas les oublier. Parce que si on les oublie, c’est une part de moi qui s’en va. Quelle heure est-il ? Mierda ! Le match ! Bon je veux bien t’apprendre des trucs mais là, il y a le match !

Bacalan

Et il s’en va à son tour. 14 avril. Date de la proclamation de la II République Espagnole. Et son histoire à ce bonhomme, elle est coulée dans le béton.  La mienne m’a une fois de plus amené en Espagne. Un 14 avril. Sans que je ne comprenne vraiment pourquoi. Et tout a commencé à cause d’une buse.

Bacalan

 

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6 commentaires sur “Bacalan le 14 avril : de la morue, du béton et l’Espagne

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  • 22 juillet 2016 à 13 h 46 min
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    Très bel article.

    Il y a énormément de buses à Bacalan. Je n’ai jamais trop compris pourquoi moi non plus. Y a bien des jardins mais enfin bon… . Ou alors c’est l’entrecôte du Bar le Marine.

    Souhaitons qu’elles te fassent revenir par ici.

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    • 22 août 2016 à 8 h 11 min
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      Bonjour Arnaud !
      Merci pour ton message et désolé pour la réponse tardive !
      J’adore ce quartier. Je sais qu’il ne fait pas l’unanimité depuis les importants travaux qui y ont été fait mais je crois qu’il va s’y passer de belles choses à l’avenir ;-)
      Quant au bar de la Marine, pas exclu que j’y retourne bientôt !

      Encore merci pour ton message et ta lecture attentive,

      A bientôt,

      Antoine.

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  • 9 septembre 2016 à 10 h 43 min
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    Bonjour Antoine.
    Je trouve ce texte superbe. Un condensé de beaucoup de choses et dont la découverte tombe à pic pour une animation-conférence-spectacle que je présente à Bacalan Le Cerisier samedi prochain et dimanche (les 17 et 18 septembre 2016, donc).
    Je voulais vous demander l’autorisation de le lire (en citant bien sûr la source). Si vous voyez ce message avant le 17/09/16 15h59, merci de me dire si vous m’en donnez l’autorisation. Sinon, sachez que je l’aurais lu en public.
    Le spectacle s’appelle Bacalan, Bacalao… je vous laisse imaginer de quoi ça parle !
    (http://www.lecerisier.org/index.php?option=com_content&view=article&id=90)
    Bravo encore pour le billet.

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    • 13 septembre 2016 à 14 h 56 min
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      Bonjour,
      Merci beaucoup pour votre message !
      Hélas, nous ne serons pas à Bordeaux ce week-end pour assister à votre conférence mais bien sûr vous pouvez lire ce texte. J’ai tendance à penser qu’à partir du moment où un texte est publié, il n’appartient plus tellement à son auteur et je suis au contraire heureux qu’il vive dans ce quartier. Tant que vous en respectez l’intégralité, tout me va.
      Bon week-end à Bacalan donc et n’hésitez à me faire part de votre actualité à cette adresse : antoine.veteau@gmail.com, j’essaierai de venir vous voir à l’occasion !

      Encore merci et à bientôt,

      Antoine.

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